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Le Chargeur · n°257 · 28 janvier 2026

Guerre psychologique en mer Rouge

Le chiffre de la semaine

2,402 C’est le nombre de navires qui ont été commandés en 2025. C’est un record depuis 2010, qui devrait contribuer à alimenter la situation surcapacitaire.

Le mot de la semaine

« Beaucoup d’entre eux ne sont guère plus que des rafiots rouillés. La flotte fantôme est un accident en puissance, tout prêt à arriver. » Michelle Wiese Bockmann, analyste chez Windward dans le Wall Street Journal .

Taux ou tard, ça devait baisser

L’année de la chèvre de feu ne commence que dans deux semaines. Pourtant, les taux de fret donnent l’impression qu’elle a déjà commencé tant l’effet saisonnier lié au Nouvel An chinois s’estompe . Après un regain temporaire en fin d’année 2025 et au tout début de 2026, les taux ont commencé à marquer le pas : plus de quinze jours avant le Nouvel An chinois, les compagnies anticipent la baisse de la demande et cherchent à attirer des volumes, quitte à les répartir dans les semaines qui viennent . L’effet est très marqué : sur les liaisons entre l’Asie et l’Europe, les baisses atteignent jusqu’à 9 % en deux semaines sur l’axe Shanghai-Rotterdam et 8 % vers Gênes . La situation est similaire sur l’axe transpacifique, extrêmement fragilisé depuis le mois d’avril dernier : les taux spot vers la côte Ouest américaine ont reculé de 12 %, et de 11 % vers la côte Est . Ces reculs fragilisent les négociations de contrats long terme et alimentent un climat d’incertitude, q uand bien même les navires seraient encore bien remplis à l’approche du Nouvel An chinois . Lars Jensen, fondateur de Vespucci Maritime, souligne l’ampleur du retournement sur plusieurs routes. L’Australie, l’Afrique de l’Est, l’Amérique du Sud ou encore l’Europe de l’Est sont aussi touchées, avec des replis allant jusqu’à 26 % . Jensen remarque que c es baisses ne relèvent pas toujours de la simple saisonnalité , qui anticiperait le passage du Nouvel An chinois : sur certaines lignes comme celle de la côte ouest de l’Amérique du Sud, les taux atteignent déjà des niveaux inférieurs à ceux observés durant les creux de 2025 . C’est que, sur le long terme, les perspectives paraissent orientées à la baisse . Selon les données de Xeneta, les taux négociés sur l’axe Asie-Europe ont chuté de 25 % vers la Méditerranée et de 10 % vers le Nord de l’Europe depuis fin 2025 . Il s’agit de leur plus bas niveau depuis 2023. Leur écart avec les taux spot pourrait encore s’accentuer au deuxième trimestre. En parallèle, et c’est un sujet récurrent dans le Chargeur depuis l’année dernière, la surcapacité structurelle, accentuée par la forte croissance de la flotte mondiale, continue de peser sur les prix . Cette situation surcapacitaire freine les hausses de prix, même durant les périodes de pic saisonnier. Si l’on ajoute, le risque géopolitique persistant que fait peser l’administration américaine, il est à peu près certain que les taux resteront volatils dans les mois à venir . Drôle d’année en perspective.

Impossible feu vert dans la mer Rouge ?

Alors que plusieurs armateurs, à commencer par Maersk avec son service MECL1, amorçaient un retour progressif dans la mer Rouge, la diffusion par les Houthis, le 26 janvier, d’une vidéo menaçante relance brutalement les incertitudes . Enchaînant des images de navires marchands, de bâtiments militaires, de cartes marines et d’attaques passées, la séquence se clôt sur le mot « bientôt », en arabe . C’est un clin d’œil évident à une publication virale de Katie Miller, épouse d’un conseiller de Donald Trump, qui avait utilisé la même rhétorique visuelle à propos du Groenland , juste avant que le président américain ne fasse émerger une nouvelle crise. Ce pastiche affiche clairement la volonté de jouer sur les nerfs de la communauté maritime . En l’absence de revendication claire, la menace reste ambiguë, mais suffisante pour ébranler les décisions commerciales : CMA CGM, pourtant l’une des premières compagnies à tester un retour par le canal de Suez, a brusquement réorienté trois de ses services majeurs (FAL1, FAL3, MEX) vers le Cap de Bonne-Espérance , invoquant un « contexte international complexe et incertain ». Ce climat d’ambiguïté fragilise les chaînes logistiques. Il est d’autant plus dommageable que le secteur peine à stabiliser ses taux de fret . La possibilité de nouvelles attaques risque de désorganiser l’offre . Or, pour les chargeurs l’imprévisibilité est toxique, comme le souligne Destine Ozuygur (Xeneta) : elle rend la planification impossible, fragilise les négociations contractuelles pour 2026 et pousse à arbitrer entre délais allongés et forte exposition sécuritaire . La guerre psychologique reste la principale ressource des Houthis. Et ceux-ci entendent exploiter la situation : la possibilité de frappes suffit à faire pression sur les routes commerciales mondiales . À un moment où l’axe iranien est ébranlé, ce n’est pas rien. Il faudra voir si cette stratégie porte ses fruits.

Bonnes nouvelles pour le secteur logistique français !

Janvier 2026 a été cauchemardesque à l’échelle mondiale. Mais l’année ne commence pas si mal en France. Première bonne nouvelle : Haropa Port qui opère l’axe vital de la Seine jusqu’au Havre signe une année record en 2025 . Malgré un contexte international « extrêmement imprévisible », le trafic conteneurs progresse de 4% et dépasse 3,2 millions d’EVP, porté à la fois par le transbordement (+2,4%) et par l’hinterland (+4%, à 2,3 millions d’EVP) . Cette dynamique repose avant tout sur un cycle d’investissements lourd (1,2 milliard d’euros engagés pour moderniser les infrastructures) auquel participent plusieurs compagnies, notamment MSC, CMA CGM et Hapag-Lloyd. Dans le même mouvement, le port consolide sa stratégie de décarbonation par la multimodalité sur l’axe Seine : la part du fluvial monte à 20,3% (contre 19,7% en 2024) et, côté ferroviaire, le trafic entre Le Havre et l’arrière-pays atteint un record de 145 000 EVP, en hausse de 18%. Bref, alors même que les axes maritimes restent stables, la capacité du port du Havre à s’intégrer à son hinterland lui a permis d’augmenter ses volumes . Deuxième bonne nouvelle : alors même que les négociations sur le budget ont donné des sueurs froides à de nombreux secteurs de l’économie française , le transport maritime français devrait plutôt bien s’en sortir dans le PLF 2026 . Alors que le passage au Sénat avait fait frémir les professionnels, il semblerait que la situation s’arrange. Récapitulons : pas de suppression (ni de restriction) de la taxe au tonnage , finalement maintenue ; pas de taxe croisière malgré des tentatives sénatoriales ; finalement, la reconduction d’une contribution exceptionnelle visant spécifiquement CMA CGM a été déclarée irrecevable . Il reste des points de tension, bien sûr, à commencer par l’absence de rétablissement d’une exonération ENIM « pour tous » … Mais pour la chaîne logistique, cette séquence produit un effet immédiat : une stabilité fiscale et réglementaire accrue, et l’évitement de nouvelles ponctions sectorielles… En France, en 2026, c’est déjà une bonne nouvelle ! 👋 À la semaine prochaine, L’équipe du Chargeur

Sources

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