Le Chargeur · n°292 · 4 novembre 2026
Avis de grève globale ?
Le chiffre de la semaine
2
Le 25 octobre, ce sont seulement deux navires qui ont été comptés en transit dans le détroit d’Ormuz, contre 85 par jour en moyenne avant la crise.
Le mot de la semaine
« Nous sommes déterminés à ce que des marchandises continuent de transiter de manière sûre et fiable par notre port. »
Noel Hacegaba, PDG du port de Long Beach, sur la menace de grève.
Le calme… avant quoi ?
World Container Index : taux spot par grande route
| Route | 15 oct. 2026 | 22 oct. 2026 | 29 oct. 2026 | Var. hebdo | Var. annuelle |
|---|---|---|---|---|---|
| Shanghai → Rotterdam | $3,522 | $3,632 | $3,686 | +1 % ▲ | +105 % ▲ |
| Shanghai → Gênes | $3,945 | $4,152 | $4,151 | 0 % ▲ | +112 % ▲ |
| Shanghai → Los Angeles | $7,884 | $8,007 | $7,514 | -6 % ▼ | +208 % ▲ |
| Shanghai → New York | $10,075 | $10,166 | $9,631 | -5 % ▼ | +170 % ▲ |
Source : Drewry (USD / conteneur 40’)
Et de deux… mais à l’arrêt ! Après l’emballement d’octobre, l’axe Asie-Europe fait de nouveau du surplace. Les hausses sont minimes - le WCI de Drewry donne Shanghai-Rotterdam en hausse de 1 % tandis que le SCFI grappille péniblement 0,16 % - mais surtout les projections de Drewry indiquent que les choses devraient rester calmes. Faut-il s’en réjouir ? Après tout, des taux en berne devraient profiter aux chargeurs… Le problème est que ce calme ne signifie pas que le marché a trouvé un équilibre. La nouvelle la plus importante est sans doute que la demande reste anormalement faible pour la saison : à moins de deux mois des fêtes de fin d’année, ni les volumes de Noël ni la course d’avant Nouvel An chinois n’ont commencé. Face à une demande atone, nombre de compagnies recourent aux blank sailings : alors que plus de la moitié des services méditerranéens sont repassés par le canal, certains d’entre eux vont être interrompus quelques semaines. Il sera possible d’évaluer les tendances lorsque seront annoncées les traditionnelles GRI de la mi-novembre. Si le marché est traditionnellement ferme jusqu’à la mi-novembre, rien n’est sûr en ce moment alors que les GRI du 1er novembre n’ont pas pris, constate Linerlytica. Dans ces conditions, Dimerco prévoit une pression à la baisse jusqu’aux contrats 2027, alors que les compagnies sont unanimes pour dire que les taux annuels seront signés au-dessus de ceux de l’an dernier. Qui bluffe ? Réponse début décembre. Vers les États-Unis, en revanche, la haute saison semble bel et bien terminée. Le composite du WCI recule de 3 %, entraîné par le transpacifique : -6 % vers Los Angeles, -5 % vers New York. Pour Drewry, de nouvelles baisses sont à prévoir. Mais le message est loin d’être parfaitement clair : le FBX de Freightos affichait au contraire +3 % vers la côte Ouest et +9 % vers la côte Est. Dans cette période de gros remous, même les indices ne parlent pas d’une seule voix. Pour Kathy Liu, vice-présidente de Dimerco : « Le rallye américain a atteint son pic, mais l’espace ne se libère pas. » Cela vaut aussi pour les liaisons transatlantiques où les coupes dans les services ont étranglé la capacité des compagnies. Difficile de trouver une place moins de quatre ou cinq semaines à l’avance… sauf avec MSC qui garde de la capacité. Reste une lueur d’espoir pour les chargeurs : quand l’Asie-États-Unis faiblit, les compagnies redéploient souvent leur capacité sur l’Atlantique. Il faudra voir si cet usage se vérifie encore.
Guerre ou paix ?
Lundi 2 novembre, si l’on en croit les marchés pétroliers, la tendance était à la paix : le Brent a clôturé à 104,77 dollars et le WTI à 96,46 dollars, tous deux en baisse de plus de 7 % sur la séance. L’Iran venait d’annoncer que son plan de cessez-le-feu en sept étapes était « condensé » et pourrait s’appliquer « en deux jours », selon le porte-parole de la diplomatie, Esmaeil Baghaei. Ce projet prévoit notamment la réouverture rapide du détroit d’Ormuz et la reprise des négociations sur le dossier du nucléaire. En contrepartie, la République islamique reste inflexible sur ses conditions : levée du blocus naval américain et des sanctions, garantie de fin des frappes, cessez-le-feu régional, Liban compris. « En acceptant ces conditions, le détroit d’Ormuz sera ouvert », promet le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. Au même moment, le vice-président américain JD Vance, qui suit les négociations de près depuis le début, se disait « plutôt confiant » dans un règlement négocié. Selon des informations de l’Associated Press, les médiateurs travaillent à un compromis qui aurait permis de faire redescendre la tension globale : l’Iran cesserait ses attaques dans le détroit contre la levée du blocus de ses ports, et les navires suivraient une route convenue avec Oman. Pourtant, le soir même de cette journée potentiellement historique, les États-Unis lançaient des missiles sur les îles de Qeshm et d’Hengam et la région de Bandar Abbas, invoquant des frappes « défensives ». Hier, les cours du Brent étaient déjà remontés. Daniel Richards, économiste chez Emirates NBD, résume : les frappes de la nuit « ont ravivé l’incertitude » et laissent l’ouverture diplomatique « vulnérable ». À l’heure actuelle, la situation reste très incertaine même si toutes les parties semblent vouloir en finir avec ce conflit - Donald Trump promettant même une fin « très bientôt, d’une manière ou d’une autre ». La tension reste néanmoins extrême : selon le Wall Street Journal, des États arabes ont prévenu Téhéran qu’ils riposteraient, seuls ou ensemble, si leurs infrastructures étaient visées tandis que les conditions logistiques sont de plus en plus dégradées : le 30 octobre, Maersk avait ainsi restreint ses réservations vers Khor Fakkan et Fujairah, où Kuehne+Nagel relève 7,25 et 8,86 jours d’attente. De fait, quelle que soit l’issue de ce nouveau tour de négociation, la situation pourrait mettre beaucoup de temps à se normaliser. Pour le Journal of Commerce, même après une hypothétique réouverture, les ports de rechange et les corridors terrestres resteront en place, prêts à resservir. Comme un symptôme de la méfiance durable des compagnies.
Grève du Pacifique à la Méditerranée
Ce ne sera peut-être pas le grand soir mercredi, mais jeudi matin aura une petite odeur d’insurrection du Pacifique au sud de la France. En France, la Fédération nationale des ports et docks CGT, qui représente 95 % des dockers, se joint à l’appel national à la grève du 5 novembre lancé par les grandes centrales syndicales. Ce n’est pas la première grève depuis la rentrée de septembre, puisqu’un premier mouvement de 24 heures a eu lieu le 30 octobre dans une vingtaine de ports, de Dunkerque à La Réunion : 14 000 travailleurs portuaires dont 7 500 dockers étaient concernés. Tony Hautbois, le secrétaire général de la fédération, avait promis des ports « à l’arrêt à 95 % », mais selon Haropa Port, il semblerait que la promesse n’a pas été tenue. Les revendications sont nombreuses dans un contexte socialement et politiquement tendu : hausse du Smic ; rejet du budget présenté par le gouvernement ; ou encore refus de la « militarisation » des ports, qui fait l’objet d’un appel lancé à l’échelle européenne, mobilisant notamment à Barcelone samedi dernier. La fédération FO Transports et Logistique appelle aussi à la mobilisation dans le fret routier et la logistique. Ce mouvement ne devrait pas fluidifier les choses pour les chargeurs alors que Linerlytica notait déjà une hausse de la congestion en Europe, liée aux grèves de dockers et aux tempêtes. Mais les ports français ne sont pas seuls à protester. À Los Angeles et Long Beach, deux des principaux hubs américains, un ultimatum tombera mercredi 4 novembre à 17 heures, heure du Pacifique, soit 2 heures du matin jeudi à Paris. La grève est portée par les quelque 250 vigiles portuaires de l’ILWU Local 26. S’ils ne représentent que 2 % des effectifs du syndicat sur les deux ports, ils travaillent sur des terminaux qui traitent 85 % du trafic de Long Beach et 33 % de celui de Los Angeles. Selon Kuehne+Nagel, six des treize terminaux à conteneurs pourraient s’arrêter, et la PMA, qui représente les employeurs, s’attend à ce que les dockers respectent les piquets, comme souvent aux États-Unis. Le conflit porte principalement sur la revalorisation de leurs conditions salariales. En menaçant de faire grève en novembre, les vigiles ont clairement décidé de monter la pression car celle-ci tomberait au moment où les distributeurs se dépêchent de faire entrer leurs dernières marchandises de fêtes. Le mouvement pourrait renforcer la congestion du port alors que le complexe peine à évacuer ses conteneurs par le rail… Rendez-vous vendredi pour savoir quel mouvement a obtenu le plus gros succès ?