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Le Chargeur · n°222 · 16 avril 2025

États-Unis: à deux semaines d’une catastrophe globale ?

Le chiffre de la semaine

80 % C’est la réduction du commerce de marchandises entre la Chine et les États-Unis que pourrait provoquer la guerre douanière, selon Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’OMC.

Le mot de la semaine

« Personne ne s’en tirera à bon compte pour les déséquilibres commerciaux injustes et les barrières non tarifaires que d’autres pays ont utilisées contre nous, surtout pas la Chine, qui, de loin, nous traite le plus mal ! » Donald Trump, le 14 avril, sur son réseau Truth Social.

Premières ondes de choc ?

Il y a deux semaines, les professionnels du fret maritime ont vu une bombe douanière tomber, sans immédiatement en ressentir l’onde de choc. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les surtaxes douanières imposées par l’administration américaine sur les produits chinois provoquent un net ralentissement du commerce transpacifique : les réservations de conteneurs entre la Chine et les États-Unis ont chuté de 25 % sur un an selon les données de SONAR Container Atlas. Cette nouvelle réalité a déjà fait une victime : Vasi, un opérateur de conteneurs singapouréen, a fait faillite.

Pour Judah Levine, analyste chez Freightos, cette « guerre commerciale crée une onde de choc logistique mondiale ». Cela se manifeste notamment dans les réservations de conteneurs à l’échelle mondiale, qui ont reculé de 18,4 % entre le 30 mars et le 8 avril. Face à ce climat de tension et d’incertitude, les compagnies réagissent en multipliant les blank sailings, qui raréfient l’offre pour soutenir les prix à un moment où la demande faiblit. Ces annulations peuvent entraîner des retards et des surcoûts, obligeant certains importateurs à se tourner vers le fret aérien ou à fragmenter leurs expéditions.

Les conséquences de cette stratégie sont encore peu claires. Les taux de fret ont brièvement augmenté la semaine dernière : +3 % vers la côte ouest américaine, +5 % vers la côte est. Mais cette hausse est fragile : le Shanghai Containerized Freight Index (SCFI) a déjà reculé sur les routes transpacifiques. Selon Alan Murphy (CEO de Sea-Intelligence), si cette dynamique devait se prolonger, l’économie mondiale pourrait basculer vers une nouvelle récession, ce qui pèserait encore plus lourd sur le dynamisme du commerce mondial.

Une course contre la montre face à l’instabilité tarifaire ?

Le 9 avril, un moratoire de 90 jours a été décrété sur l’ensemble des surtaxes à l’exception de celles visant la Chine. Les droits présentés comme « réciproques » sur certains pays d’Asie du Sud-Est, qui atteignaient parfois 40 %, ont été suspendus, douze heures après leur entrée en vigueur. Quelques jours plus tard, les surtaxes sur certains produits électroniques fabriqués en Chine ont également été levées (représentant près de 100 milliards de dollars d’importations en 2024). L’instabilité entretenue par l’administration américaine alimente la défiance de nombreux acteurs, ce qui pèse sur les chaînes logistiques globales. Et si les 90 jours du moratoire étaient les derniers d’un système commercial international fondé sur le libre-échange ?

De fait, ce nouveau revirement a eu un effet immédiat : de nombreux exportateurs asiatiques qui avaient été ciblés par l’administration Trump – notamment à Taïwan, en Malaisie ou encore au Vietnam – essayent d’expédier un maximum de marchandises vers les États-Unis avant l’échéance du 9 juillet. Les mots sont importants et à Taïwan, les industriels parlent par exemple d’un « sursis » plus que d’un moratoire. Dans ces conditions, les entreprises essayent d’exporter une année de production en quelques mois. Pour soutenir les secteurs les plus affectés, le gouvernement taïwanais a donc débloqué 88 milliards de dollars taïwanais (2,6 milliards USD).

Dans le même temps, les flux en provenance de Chine se sont effondrés. De nombreux importateurs américains ont tout simplement annulé leurs commandes, demandé le retrait de conteneurs déjà en terminal, voire abandonné des cargaisons en mer pour éviter des coûts devenus prohibitifs. Les compagnies maritimes constatent une chute de 30 à 60 % des réservations, avec des navires quittant les ports chinois à moitié vides. Les blank sailings ne sont qu’un début. Certaines compagnies envisagent de transformer durablement leurs rotations, en retirant la Chine de leurs escales.

Un risque systémique en perspective ?

​L’augmentation spectaculaire des droits de douane pourrait stimuler des comportements frauduleux parmi les importateurs cherchant à échapper aux surtaxes. Ce ne serait pas une nouveauté : au début des années 2000, certains importateurs avaient cherché à déguiser le fait que des produits avaient été produits en Chine, coûtant près de 100 millions de dollars au Trésor américain. À l’échelle globale, la situation actuelle fera nécessairement proliférer les zones économiques spéciales, les ports francs et les enclaves fiscales qui offrent aux acteurs économiques des échappatoires aux réglementations étatiques.

Recourir à ces zones grises pourrait être l’une des seules solutions viables pour des importateurs américains menacés d’étouffement. Car la situation actuelle fait courir des risques systémiques. Quelques mois avant l’annonce des hausses tarifaires, des cabinets spécialisés tels que V. Alexander & Co. et Crowe LLP alertaient sur les risques que faisaient courir les défaillances de cautions douanières. Ces dernières sont un rouage méconnu du commerce américain. Elles sont essentielles pour le dédouanement des marchandises et sont calculées en fonction des droits de douane estimés sur une période de 12 mois. Avec l’augmentation soudaine des tarifs douaniers vers la Chine, de nombreux importateurs ont désormais des cautions insuffisantes, et reçoivent des avis de la part des autorités douanières les obligeant à augmenter leurs garanties. C’est plus facile à dire qu’à faire… Pour y parvenir, ils doivent satisfaire de nouvelles exigences des assureurs, en apportant des preuves supplémentaires de leur sécurité financière…

Pour de nombreux importateurs, la situation est critique. Dan Schwartz, Principal chez Crowe LLP, l’exprime sans fard : « ​Nous sommes, selon mes estimations, à 14 à 20 jours d’un effondrement majeur dû à l’insuffisance des cautions douanières, ce qui aura des répercussions étendues sur les importateurs, les courtiers en douane, les opérateurs portuaires, les garants de caution, etc. » Autrement dit, si les entreprises spécialisées dans l’importation de produits manufacturés en Chine sont en première ligne, c’est l’ensemble de la chaîne logistique américaine qui est menacée. Reste à savoir si ce risque pourrait faire évoluer l’administration américaine.

👋 À la semaine prochaine, L’équipe du Chargeur

Sources

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