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Le Chargeur · n°233 · 2 juillet 2025

Shipping blues

Le chiffre de la semaine

96 % C’est le pourcentage des ports à conteneurs majeurs qui affrontent des difficultés logistiques au mois de juin 2025, selon des données de Tradlinx.

Le mot de la semaine

« La législation ne changera pas. » Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne, lundi 30 juin, en réponse aux pressions américaines qui voudraient que les règlements numériques de l’Union européenne, très protecteurs pour les usages, fassent partie des négociations commerciales en cours.

Les taux plongent dans le Pacifique et l’Europe reste sous pression

Quand s’arrêtera l’incertitude sur les taux de fret maritime. Sur la route transpacifique, la chute entamée il y a dix jours continue : après les sommets du début du mois de juin, la hausse des prix entre la fin du mois de mai et le début du mois de juillet n’est plus que de 6% selon le World Container Index de Drewry. Ce retournement est la conséquence directe de la fin du phénomène de « frontloading » massif après la trêve douanière entre les États-Unis et la Chine, combinée à un retour rapide de capacités excédentaires.

À l’inverse, les prix restent stables sur l’axe Asie–Europe, malgré la médiocre qualité de service et les nombreuses annulations de départs : l’augmentation générale des tarifs (GRI) décidée début juin paraît tenir. Vers l’Europe du Nord, les taux FAK sont en légère hausse, tandis qu’ils se réajustent à la baisse en direction du bassin méditerranéen. Enfin, on note de fortes tensions sur les exportations de l’Europe vers les États-Unis, liée notamment à l’augmentation progressive des taux. Les raisons sont à la fois structurelles – l’activité est plus soutenue avant les congés estivaux – et conjoncturelles : les négociations entre l’UE et les États-Unis n’ont toujours pas abouti alors que la trêve décidée le 9 avril se termine le 9 juillet. Les parties se montrent confiantes. Pour l’instant.

De fait, l’incertitude des derniers mois a pesé sur le trafic mondial, et donc sur les taux de fret. La suspension d’une grande partie des mesures douanières initialement annoncées par l’administration Trump n’a eu que peu d’impact sur les taux de fret : selon le cabinet Drewry, la baisse récente des prix s’explique davantage par la faiblesse de la demande que par un effet durable de la pause tarifaire américano-chinoise. De fait, les hausses de volumes observées en mai et juin sur les ports américains, de Los Angeles à Long Beach, n’ont pas inversé durablement la tendance. De manière symptomatique, la baisse des taux depuis deux semaines confirme que les échanges commencent à marquer le pas après plusieurs semaines de hausse en mai et début juin. Pour de nombreux analystes, la volatilité des taux à venir se maintiendra tant que les droits de douane américain resteront illisibles dans le temps … Il est temps de libérer les professionnels du secteur de « Liberation Day » !

Des remèdes à la congestion ?

Nous vous en parlions déjà la semaine dernière, mais la situation s’aggravant, on ne peut que vous reparler du nouveau mal du siècle : la congestion portuaire ! Selon les données de Tradlinx, 96 % des grands ports à conteneurs dans le monde connaissent actuellement des perturbations opérationnelles.

Dans certains hubs majeurs comme Rotterdam, Singapour ou encore Cape Town, les délais d’attente peuvent dépasser 10 jours. En Europe du Nord, la situation est particulièrement critique : Rotterdam, Anvers, Hambourg et Bremerhaven connaissent leur plus grave crise opérationnelle depuis la pandémie de 2020. Bref, à l’échelle globale la congestion portuaire a bondi de 300 % en juin 2025, alimentée par une combinaison de grèves, de conditions météorologiques défavorables, de goulets d’étranglement logistiques et de déséquilibres persistants dans les chaînes d’approvisionnements. Mais, la situation n’est pas limitée à l’Europe : au 30 juin, dans le monde, 17 grèves simultanées touchaient le secteur logistique, que ce soit dans les ports, les douanes ou encore les services postaux et ferroviaires. La chaîne se grippe à tous les niveaux : les transporteurs doivent ajuster leurs horaires, éviter certaines escales et imposer des surtaxes. Tout cela compromet la fiabilité des chaînes d’approvisionnement – sans compter les surcoûts pour les exportateurs.

Justement, dans ce contexte préoccupant, les professionnels du secteur s’organisent. Lars Jensen, fondateur de Vespucci Maritime, remarquait dans un post du 1er juillet que certaines compagnies maritimes affinaient leur gestion de la congestion en s’appuyant sur des rapports détaillés, qui sont mis à jour très régulièrement. C’est par exemple le cas de Ocean Network Express (ONE) qui a lancé un dispositif de ce type pour l’Europe et l’Afrique. Parallèlement, la société d’analyse Linerlytica a lancé une plateforme pour suivre la situation à l’échelle globale. Ces initiatives permettent de mieux naviguer les eaux troubles en optimisant les itinéraires ou en ajustant les escales. Dans un contexte d’extrême tension logistique et géopolitique, elles rappellent que l’adaptabilité est le maître mot pour survivre et croître.

Des années difficiles en perspective ?

Pour l’instant, les compagnies maritimes vivent une année 2025 compliquée – comme nombre de professionnels du secteur. Dans son livre blanc pour le deuxième trimestre, le Carrier Rate Report, FreightWaves remarque qu’elles ont dû affronter de nombreux défis, notamment des conditions climatiques extrêmes et une série de guerres commerciales qui destructurent les chaînes logistiques globales. Dans ce contexte, les marges ont été comprimées par la faiblesse de la demande, que les effets de « frontloading », avant l’annonce des mesures douanières puis après leur suspension par l’administration Trump, n’ont pas suffi à contrebalancer.

À court terme, une autre menace plane sur le secteur : l’éventuelle remise en cause des exemptions antitrust dont bénéficient les compagnies. La Federal Maritime Commission (FMC), dont l’activité devrait être prolongée par le Congrès jusqu’en 2029, remet en question la validité de l’accord de coopération du World Shipping Council (WSC). La FMC estime que cette dernière n’agit pas directement comme une compagnie et ne devrait donc pas être protégée par la loi américaine sur la marine marchande. Dans l’hypothèse où cette exemption venait à être levée, les compagnies pourraient perdre la possibilité de coordonner leurs actions sur certains sujets non commerciaux (sécurité, environnement). Plus généralement, cela pourrait ouvrir la voie à des actions en justice aux États-Unis pour infraction à la législation antitrust…

Comment s’étonner, alors, que les perspectives pour les années à venir ne soient pas radieuses ? Selon un récent rapport d’HSBC, les trois années à venir seront moins roses que celles qui viennent de s’écouler : l’offre trop importante et les tensions géopolitiques persistantes pourraient peser lourd sur les marges. Les companies devraient rester rentables, alors même que les taux seraient à la baisse. Le rapport anticipe ainsi que le Shanghai Containerized Freight Index (SCFI) pourrait reculer de 35% en 2025 et 2026, et à nouveau de 15 % en 2027.

La situation serait beaucoup moins dramatique que la crise traversée en 2019, mais le secteur semble condamné à traverser un nouveau cycle baissier, très loin des sommets atteints entre 2021 et 2024.

👋 À la semaine prochaine, L’équipe du Chargeur

Sources

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