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Le Chargeur · n°254 · 7 janvier 2026

De la casse à Caracas

Le chiffre de la semaine

671 C’est le nombre de porte-conteneurs qui ont été commandés en 2025. Cela représente un total de 5,3 millions d’EVP. Un record à tous points de vue.

Le mot de la semaine

« La confiance des consommateurs a de nouveau reculé en décembre et est restée bien en dessous du pic atteint en janvier de cette année [2025]. » C’est l’analyse inquiétante de Dana Peterson, Chief Economist à The Conference Board. La confiance des consommateurs américains sera l’un des sujets économiques majeurs de l’année 2026.

Des taux dopés par le Nouvel An chinois

L’approche du Nouvel An chinois, le 17 février prochain, se fait sentir. La fermeture prolongée des usines en Chine, qui peut atteindre trois semaines, pousse les exportateurs à avancer massivement leurs expéditions . Cette stratégie de frontloading se traduit par une forte poussée capacitaire sur l’axe Asie–Europe. Les compagnies cherchent à maximiser les chargements . En parallèle, l’allongement des transits, lié notamment aux tensions géopolitiques nombreuses, renforce la pression sur les délais logistiques en Europe , incitant les chargeurs à sécuriser leurs approvisionnements. Dans ces conditions, les taux de fret maritime au départ d’Asie s’envolent . Sur la ligne Asie-Europe, les principaux indices enregistrent une hausse de 20 à 50 % en quelques semaines . Le pic est particulièrement marqué en Méditerranée. Dans ce contexte, MSC a annoncé des relèvements de tarifs FAK d’environ 8 à 15 % selon les destinations à partir du 15 janvier , mais les capacités sont déjà saturées pour janvier. Les premières tensions apparaissent sur la disponibilité des équipements, notamment en Chine du Nord. Très concrètement, l es réservations exigent un préavis d’au moins quatre semaines . Sur l’axe transpacifique, la tendance à la hausse est plus modérée en phase avec la chute marquée des échanges depuis le printemps 2025. Les taux vers la côte Ouest américaine progressent d’environ 10 % depuis mi-décembre , portés par les augmentations générales de tarifs (GRI) et une lente montée de la demande. La dynamique reste néanmoins fragile, freinée par le manque de confiance des consommateurs et par le réacheminement d’une partie des flux vers le Mexique. Contrairement à l’Europe, les compagnies maintiennent une stratégie de stabilisation tarifaire, avec un recours aux blank sailings . Alors que l’administration américaine ne montre aucune volonté d’infléchir sa stratégie hémisphérique, les importations américaines devraient de nouveau se contracter en 2026 .

Une bombe géopolitique à faible impact logistique

L’arrestation de Nicolás Maduro devrait avoir un impact limité pour le transport maritime mondial . Le Venezuela ne représente en effet qu’une part marginale du volume de l’économie mondiale : les ports de La Guaira et Puerto Cabello traitent environ 1,1 à 1,3 million de EVP par an, soit une fraction infime du nombre de conteneurs manutentionnés dans le monde . Aucun grand service océanique ne dessert actuellement le pays, et il n’abrite aucun hub de transbordement. Bref, même en cas d’interruption temporaire du commerce , les effets globaux resteraient négligeables. Pour l’instant, et si l’on excepte les nombreuses questions juridiques que soulève l’intervention américaine, c’est du côté des pétroliers que la crise produit ses effets les plus visibles . Sans affecter les infrastructures, le choc politique modifie la couche opérationnelle : les escales sont ralenties ; les contrôles documentaires sont renforcés ; et les affréteurs sont plus sélectifs. Ce durcissement revalorise les navires pleinement conformes au détriment de la « grey fleet », soit l’ensemble des navires opérant à la lisière des régimes de sanctions et de conformité internationale, souvent via des montages opaques. À l’échelle de l’Atlantique, cela pourrait donc provoquer une réorganisation qui resserrerait l’offre effective de tonnage, ce qui ferait émerger des primes sur certaines routes sensibles, comme les liaisons entre les Caraïbes et les États-Unis. En parallèle, les marchés du bunker sont restés calmes. La perspective d’une hausse du pétrole pèserait en effet peu sur les flux conteneurisés, où les surcoûts carburant sont répercutés aux clients . Plus que l’effet immédiat, la crise vénézuélienne, qui est loin d’être réglée, confirme que le transport maritime reste exposé à des chocs géopolitiques soudains . De ce point de vue, il n’est plus possible pour les acteurs du secteur logistique d’ignorer cette question alors que la première puissance mondiale semble décidé à radicalement transformer l’ordre international dont elle était la garante depuis 1945.

Bienvenue à l’ère de l’encrassement !

Une révolution silencieuse est en cours dans le commerce électronique international . Alors que les flux de colis à faible valeur ont explosé ces dernières années sous l’effet conjugué de la mondialisation numérique et de l’optimisation logistique, cette phase d’expansion pourrait brutalement prendre fin. Historiquement libre-échangistes, plusieurs pays occidentaux ont amorcé une remise en cause profonde des franchises de minimis , avec pour objectif affiché de récupérer des recettes fiscales, de combler les angles morts de la traçabilité et de mieux encadrer les importations issues des grandes plateformes mondiales. Les États-Unis ont déjà suspendu les de minimis . D’autres vont suivre. À compter du 1er juillet 2026, l’Union européenne introduira un droit forfaitaire de 3 euros par article importé sous les 150 euros , indexé à une déclaration fine des marchandises via le Customs Data Hub et le régime ICS2. En Nouvelle-Zélande, une réforme similaire entrera en vigueur dès avril, avec une logique de coût unitaire par article jusqu’à 1000 dollars néo-zélandais . Au Royaume-Uni, la consultation engagée sur la suppression de la franchise de 135 livres annonce une bascule comparable d’ici 2029. C’est une nouvelle architecture du commerce qui se met en place, fondée sur la responsabilité partagée dans la chaîne logistique, et une montée en puissance des outils de contrôle pré-chargement . « La trajectoire des politiques douanières mondiales est sans ambiguïté : les franchises sur les faibles valeurs sont démantelées ou monétisées ; […] plus aucun colis ne circulera sans friction », résume Martin Palmer, associé de Supply Chain Compliance et expert en conformité douanière. Dans ces conditions, l es opérateurs du transport aérien, historiquement portés par la vitesse, subissent ce bouleversement de plein fouet . Cette évolution marque l’un des visages contemporains de l’« enshittification » , que l’on pourrait traduire par le terme d’encrassement . Pour Cory Doctorow, cela désigne le processus par lequel un système initialement fluide et centré sur l’utilisateur se complexifie sous l’effet des logiques extractives, jusqu’à devenir complètement dysfonctionnel… au grand dam des consommateurs . Aujourd’hui, le e-commerce mondialisé n’est plus un espace libre. C’est un environnement régulé, où la conformité devient le premier objet d’échange. 👋 À la semaine prochaine, L’équipe du Chargeur

Sources

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