Le Chargeur · n°265 · 1 avril 2026
Sur terre, sur mer et dans les airs : un monde en crise.
- 🚢 Flambée du pétrole et des taux.
- 🚚 Le fret routier français dans l'œil du cyclone ?
- ✈️ Des taux toujours plus haut.
Le chiffre de la semaine
2,000,000 $ C’est le prix que l’Iran demanderait aux bateaux arborant un pavillon de nation amie (Chine, Russie, Inde…). Le prix serait jugé prohibitif par certaines compagnies, comme Cosco.
Le mot de la semaine
« Nous appelons à des mesures plus durables de compétitivité pour les transporteurs, comme la baisse immédiate et pérenne de la fiscalité du carburant pour les transporteurs, qui est plus cher en France que dans le reste de l’Europe. » Jean-Thomas Schmitt, président de l’Union TLF, dans un communiqué de presse du 28 mars réagissant aux premières annonces du gouvernement.
La flambée du pétrole redistribue les cartes tarifaires
Les taux de fret sur les principales routes maritimes poursuivent leur ascension. Sur l’axe Asie-Europe , le plus exposé, les indices ont bondi d’environ 25 % sur l’ensemble du mois de mars pour l’Europe du Nord , tandis que la Méditerranée affiche une hausse supérieure à 20 % . Le corridor transpacifique n’est pas en reste : les taux vers la côte ouest américaine ont grimpé d’environ 14,5 % en une semaine, et ceux vers la côte est de 12 % sur la même période . Le World Container Index de Drewry a lui progressé de 5 % en une semaine, signalant une hausse généralisée des taux. Mais la demande reste inégale : les navires disposent encore de capacités , notamment vers la côte est américaine. L’annonce récente par les Houthis qu’ils pourraient entrer dans le conflit aux côtés de l’Iran pourrait également contribuer à accroître la pression en complexifiant la tâche des compagnies. Ce qui est certain, c’est qu’au bout d’un mois de guerre, les tensions font flaque d’huile – nos lecteurs nous pardonneront ce mauvais jeu de mots. La route Europe-États-Unis subit elle aussi la pression : des surcharges carburant d’urgence (EFS) y entreront en vigueur début avril, auxquelles il faudra ajouter des augmentations générales de tarifs (GRI) applicables à l’ensemble des clients. Sur les corridors intra-asiatiques, les taux moyens ont progressé d’environ 10 % en quinze jours , avec des pointes à 18 % sur certaines liaisons comme Shanghai-Singapour. C’est un effet direct du renchérissement du carburant dans une région fortement dépendante des approvisionnements moyen-orientaux. Au-delà des difficultés logistiques que pose la situation dans le détroit d’Ormuz (et en mer Rouge…), c’est l’ensemble des coûts d’exploitation des navires que la hausse du pétrole menace de contaminer . Les lubrifiants , produits directement par les majors pétrolières ; l es consommables techniques issus de la pétrochimie ; les pièces détachées fabriquées dans des processus énergivores ; et les coûts de passage en cale sèche , gonflés par le prix de l’acier, de l’électricité et la raréfaction des chantiers du Golfe… autant de postes qui augmenteront dans les mois qui viennent sous l’effet de la situation actuelle . Si la crise persiste, ces surcoûts structurels s’ajouteront pour longtemps aux surcharges conjoncturelles et pèseront durablement sur la chaîne logistique mondiale. Bref, dans le climat d’incertitude actuelle, une chose apparaît absolument certaine : après la tendance baissière de 2025, les taux sont partis pour rester à la hausse en 2026 .
Le fret routier européen à l’heure du choc pétrolier
La guerre en Iran a provoqué la plus grande perturbation d’approvisionnement pétrolier de l’histoire selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE) . Le Brent est monté jusqu’à 120 dollars le baril et le diesel européen moyen à 2,12 €/litre au 26 mars, en hausse de 29 %. En Europe, continent particulièrement exposé aux variations des prix du carburant, un secteur est particulièrement en ligne de mire : le transport routier. Dans ces conditions, les stratégies ont varié d’un pays à l’autre. Face à l’urgence, l’Espagne et l’Italie, pourtant politiquement aux antipodes, ont réagi avec des plans ambitieux . Pedro Sánchez a activé un bouclier fiscal de 5 milliards d’euros articulé autour de 80 mesures , dont beaucoup concernent le fret routier : TVA sur les carburants ramenée de 21 % à 10 % ; aide directe de 20 centimes par litre pour les transporteurs routiers ; subventions forfaitaires de 1 250 € par camion et 900 € par bus ; et interdiction de licenciement économique pour les entreprises aidées. En Italie, depuis le 18 mars, un décret-loi prévoit une baisse de 25 centimes par litre des accises, un crédit d’impôt de 608 millions d’euros pour les transporteurs couvrant les surcoûts de mars à mai, et un mécanisme anti-spéculation. On nous pardonnera ces catalogues de mesure, mais leur exposition permet de mesurer le delta qui existe avec la situation française. Dans un contexte budgétaire extrêmement contraint, le gouvernement a attendu le 27 mars pour annoncer une enveloppe de 70 millions d’euros – 50 millions pour le transport, 14 pour l’agriculture, 5 pour la pêche – sous forme de remboursement de 20 centimes par litre limité au mois d’avril. Mais sans aucune baisse de taxe… Si l’Union TLF s’est montrée satisfaite par les mesures , tout en appelant à beaucoup plus, l a FNTR a qualifié le dispositif d’« usine à gaz insuffisante » . De fait, cette aide est inférieure à celle de 30 centimes par litre qui avait été accordée en 2022 après l’invasion de l’Ukraine. La fracture entre les trois pays dessine un débat de fond sur la réponse européenne aux chocs énergétiques . Madrid et Rome ont choisi l’interventionnisme fiscal direct quand Paris mise sur des aides très (trop ?) ciblées et différées. La fragilité du secteur du fret routier se traduit par d’importantes tensions sociales en France, là où l’Italie et l’Espagne qui connaissent d’autres mouvements sociaux en ce moment (notamment dans le transport aérien) semblent épargnées. En France, la contestation s’est durcie la semaine dernière : barrages filtrants sur l’A7 à Chasse-sur-Rhône et près de Clermont-Ferrand le 28 mars, puis opération escargot de 180 véhicules sur le périphérique parisien le 30 mars à l’appel de l’OTRE. D’autres actions sont programmées cette semaine , des Pays de la Loire à la PACA. Si la crise pétrolière devait durer, cette question pourrait devenir centrale alors que commence la campagne présidentielle. Jusqu’à pousser le gouvernement français à desserrer les cordons de la bourse ? Tout est possible alors que l’énergie, la logistique et la géopolitique n’ont jamais paru aussi entremêlés.
Les taux s’envoient en l’air
Les taux de fret aérien montent à des niveaux comparables à ceux de la crise Covid . La hausse des prix du kérosène contraint les compagnies aériennes à réajuster leurs surcharges carburant chaque semaine en fonction du cours du baril . En parallèle, la réduction des capacités disponibles – liée à la suspension partielle puis à la reprise progressive des opérations des compagnies du Golfe comme Emirates, Qatar Airways et Etihad – pousse les transitaires à recourir massivement aux options d’affrètement . Sur le corridor Chine-États-Unis, les taux ont bondi de 50 à 70 % la semaine passée et se stabilisent désormais à des niveaux supérieurs à ceux du pic de fin d’année, avec des délais de réservation de neuf à dix jours. Sur l’axe Chine-Europe, la situation apparaît légèrement moins tendue : après une hausse de plus de 15 %, les tarifs se stabilisent. Au-delà de la capacité, le fret aérien est affecté par les effets en cascade du conflit. Les perturbations du fret maritime alimentent à leur tour la demande en fret aérien, accentuant les arriérés et la pression sur les prix . Dans ces conditions, la volatilité des coûts rend les cotations valables seulement 24 à 48 heures sur certains marchés, notamment en Inde. La réouverture progressive du détroit d’Ormuz aux navires considérés comme « amis » par l’Iran pourrait cependant alléger le coût du carburant et, par ricochet, celui du fret aérien pour certaines compagnies . En attendant, le fret aérien reste en territoire inconnu. Et si les prix du pétrole devaient se maintenir longtemps à ce niveau, le risque d’un ralentissement des volumes devient réel tant la situation deviendrait insoluble pour les chargeurs : comment absorber les tarifs de haute saison en plein mois de mars ?