Le Chargeur · n°276 · 17 juin 2026
Une pax americana au rabais?
- 🚢 Les taux grimpent encore
- 🇺🇸 Une paix très brute
- ✈️ L'aérien dans l'expectative
Le chiffre de la semaine
9,5% C’est l’augmentation du Shanghai Containerized Freight Index (SCFI) entre le vendredi 5 et le vendredi 12 juin – un signe de la dynamique actuelle.
Le mot de la semaine
« On ne peut plus être prisonniers du détroit d’Ormuz, et même si un accord de paix est trouvé prochainement, on n’est pas à l’abri d’une nouvelle crise : il nous faut trouver des alternatives. » Rodolphe Saadé, président de CMA CGM, devant la Commission des Affaires économiques de l’Assemblée nationale le 9 juin.
Taux : ça chauffe toujours !
Les taux continuent de monter. Jusqu’où ? L’ensemble des grandes routes maritimes sont touchées, portées par une saison haute déclenchée avec près d’un mois d’avance . Sur l’axe Asie-Europe, les indices confirment la tendance : à la fin de la semaine dernière, le SCFI relevait des hausses hebdomadaires à deux chiffres , qu’il s’agisse de l’Europe du Nord ou de la Méditerranée. Les compagnies capitalisent sur la fermeté des hausses générales de tarifs (GRI) du 1er juin et annoncent de nouvelles GRI au 1er juillet . En parallèle, les PSS sont révisées toutes les deux semaines. La discipline capacitaire, qui se maintient depuis 2023, donne aux GRI une portée qu’ils n’avaient plus avant la consolidation du secteur . L’axe transpacifique suit le même mouvement, avec une sixième semaine consécutive de croissance . À la pression spot s’ajoute, pour le fret sous contrat moyen terme, un ajustement carburant qui double quasiment au troisième trimestre , conséquence directe du blocage du détroit d’Ormuz et de la flambée des soutes. Pour Peter Sand, analyste en chef chez Xeneta, les taux spot demeurent élevés sur les principales routes et pourraient encore doubler avant d’atteindre leur pic , ce qui les rapprocherait des sommets atteints lors de la crise de la mer Rouge de 2024. Entre le début de la guerre et sa possible conclusion, les taux ont déjà bondi de plus de 120 % vers la côte ouest américaine et d’un peu plus de 100 % vers la côte est . Au-delà des prix, les chargeurs subissent des retards à l’exportation depuis l’Extrême-Orient : même les gros volumes disposant de contrats long terme valides peinent à embarquer leurs conteneurs , les navires étant complets jusqu’en juillet. L’allongement des routes maritimes lié à la multiplication des crises et les tensions récurrentes maintiennent une forte pression capacitaire . Si l’offre a été quelque peu augmentée vers l’Amérique du Nord et l’Europe du Nord (au contraire de la Méditerranée), cela reste insuffisant alors que les taux se sont déjà emballés et que les conteneurs sont rollés . Bref, paix ou pas paix (nous y reviendrons), la situation tarifaire reste extrêmement tendue, au diapason de chaînes logistiques essorées par les crises en chaîne.
100% brut
Et on ne vous parle pas de pétrole (encore que…) mais de l’accord entre l’Iran et les États-Unis qui pourrait mettre fin à la guerre débutée le 28 février dernier. C’est que rien n’est très précis pour l’instant. Dimanche, les États-Unis et l’Iran ont annoncé un accord de paix intérimaire , dont la signature est prévue vendredi en Suisse. Si tout se déroulait comme prévu – et c’est un gros « si » en 2026 – cela mettrait un terme à près de quatre mois de conflit qui a dérangé l’économie mondiale . Le texte prévoit la réouverture du détroit d’Ormuz et la levée simultanée du blocus naval américain sur les ports iraniens . Le calendrier fixerait trente jours pour le démantèlement du dispositif militaire et soixante jours de négociations sur le sujet difficile du nucléaire iranien. Les prix des hydrocarbures ont reflué dès l’annonce , mais le répit reste suspendu à une question essentielle pour l’économie mondiale : à quelle vitesse la mise en place de l’accord permettra-t-elle d’enrayer la ponction des stocks ? Depuis quinze semaines, États producteurs et consommateurs puisaient dans leurs réserves stratégiques pour compenser les millions de barils piégés derrière le détroit, ces stocks approchant désormais de seuils critiques. Sans afflux rapide, les prix devraient rapidement repartir à la hausse pour freiner la décrue des approvisionnements . Du côté des professionnels du fret maritime, l’accord est accueilli avec circonspection. Aucune compagnie ne se précipitera vers Ormuz tant que la sécurité du passage ne sera pas garantie : Hapag-Lloyd a réévalué son analyse de risque, tandis que Maersk juge les détails publics trop minces pour modifier ses opérations dans la région. Le Baltic and International Maritime Council (BIMCO), par la voix de son responsable sûreté Jakob Larsen, estime la situation toujours volatile et déconseille pour l’heure d’engager les transits . Il pointe notamment la menace persistante des mines larguées par la République islamique d’Iran et réclame l’arbitrage de l’ONU pour réorganiser le trafic… De son côté, l a Fédération internationale des ouvriers du transport, qui défend les marins bloqués dans le Golfe depuis le 28 février, anticipe un retour à la normale « à plusieurs semaines, voire plusieurs mois » , compte tenu du délai de réouverture, de l’arriéré de navires immobilisés et des relèves d’équipage à organiser. Bref, on n’est pas sortis de l’auberge… enfin, du détroit.
Un peu d’air ?
Le fret aérien a accueilli avec un soulagement prudent l’annonce de l’accord irano-américain . La fermeture d’Ormuz avait doublement impacté le secteur en faisant flamber le prix du kérosène et en poussant les chaînes logistiques à se détourner du Moyen-Orient : la semaine dernière, les capacités entre la région et l’Europe restaient inférieures d’environ 20 % à leur niveau d’un an plus tôt . La US Airforwarders Association (AFA), l’association américaine des commissionnaires de transports, a salué une avancée susceptible d’alléger la pression sur les consommateurs et les entreprises . Après des mois de confusion, les professionnels réclament désormais une feuille de route claire afin de pouvoir suivre l’évolution des prix du pétrole. C’est que celui-ci conditionne largement les anticipations. La flambée du kérosène avait alourdi les coûts d’exploitation des compagnies et soutenu des taux exceptionnellement élevés : selon Xeneta, le spot aérien mondial était en hausse de 41 % sur un an au mois de mai. Le repli des cours du brut, retombé à son plus bas depuis début mars, laisse entrevoir une détente sur le carburant aérien qui devrait avoir un effet. Les signaux d’inflexion se multiplient déjà : WorldACD a relevé un recul de 1 % des prix d’une semaine sur l’autre début juin, et les capacités au départ du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud ont rebondi de 8 % , même si elles demeurent inférieures de 28 % à leur niveau d’avant-conflit. C’est précisément ce pari sur la baisse qui pousse de nombreux chargeurs à prolonger temporairement leurs contrats existants , quitte à en accepter les surcharges, plutôt que de s’engager aux taux actuels alors qu’ils pourraient vite baisser. Niall Van de Wouw, de Xeneta, n’exclut pas une baisse rapide des taux spot cet été . Tout reste néanmoins très incertain.